Désobéissance pédagogique dans l'Education Nationale

 

Désobéissance pédagogique dans l'Education Nationale

Revue Alternatives Non Violentes, 2ème trimestre 2009

 

Au début du mois d'avril, le blog Résistance pédagogique pour l'avenir de l'école[1] recensait 2750 enseignants désobéisseurs, c'est-à-dire près de trois mille enseignants ayant déclaré leur désobéissance à leur inspecteur, par le biais de lettres individuelles ou collectives, et l'ayant fait connaître au réseau des enseignants en résistance. A ce stade, nous pouvons d'ores et déjà affirmer qu'il s'agit du plus important mouvement de désobéissance civile que l'Education Nationale ait jamais connu.

 

Revenons sur quelques principes qui ont présidé à l'émergence de ce mouvement de résistance pédagogique organisé en réseau.

 

 

De l'objection de conscience à la désobéissance civile

 

Les enseignants en résistance pédagogique font l'analyse suivante : les « réformes » qui concernent le domaine pédagogique, tout particulièrement les nouveaux programmes, l'aide personnalisée et les évaluations nationales, ont besoin, pour s'appliquer, de la coopération des enseignants qui sont, de par leur statut, dans l'obligation de les mettre en œuvre. Le ministre considèrera que ces « réformes » sont effectives lorsqu'il pourra montrer que les enseignants les appliqueront sur le terrain, même s'ils les contestent par ailleurs par la voie légale. Ce ne sont pas tant les réformes injustes qui créent l'injustice et le désordre que l'obéissance et la soumission à ces réformes injustes.

 

L'objection de conscience pédagogique est l'attitude de l'enseignant qui refuse d'appliquer des dispositifs imposés par le gouvernement qui heurtent profondément ses convictions de pédagogue et qui, selon lui, dévoient le sens de sa mission d'enseignant. Attitude individuelle, responsable, décidée en conscience, elle permet à l'enseignant de mettre ses actes en accord avec ses convictions. Il s'agit tout simplement de refuser soi-même de participer à l'injustice et au désordre des réformes que l'on condamne. Cette objection de conscience n'a pas directement le pouvoir de créer une force de contrainte sur le pouvoir. Mais elle permet à l'enseignant de poursuivre son enseignement sans se renier et de témoigner publiquement de sa détermination à résister. Cette démarche conscientise les enseignants et les parents d'élèves de l'école et de la commune où cette démarche est mise en œuvre. Et parfois au-delà… comme cela s'est produit avec la lettre « En conscience, je refuse d'obéir » que j'ai adressée le 6 novembre à mon inspecteur et dont la propagation sur internet a permis d'amorcer un mouvement collectif tout à fait inédit parmi les enseignants du primaire.

 

A la différence de l'objection de conscience, la désobéissance civile est l'organisation de refus collectifs d'obéissance aux réformes qui démantèlent le service public d'éducation. Nous dépassons ainsi la démarche individuelle pour structurer une force de pression collective qui a vocation à rendre obsolète les dispositifs imposés par le Ministère. Il ne s'agit pas d'une protestation symbolique, mais d'une force de non-collaboration qui abolit, de fait, la réalité des lois contestées. Le dispositif pédagogique s'écroule si une majorité d'enseignants refuse de le mettre en œuvre.

 

La résistance pédagogique a vocation à sensibiliser l'opinion publique et tout particulièrement les parents d'élèves à la cause que nous défendons. Il est remarquable que cette conscientisation a permis à un grand nombre de parents d'élèves de se mobiliser et d'exercer à leur tour une forte pression sur les inspections académiques. Spontanément, notamment là où les enseignants étaient sévèrement sanctionnés, les parents d'élèves ont fait signer des lettres de soutien par centaines dans les écoles.

 

Légitimités

 

Les enseignants désobéisseurs considèrent bien évidemment qu'il est de leur devoir d'accomplir leurs missions avec loyauté dans le respect de la réglementation en vigueur. Mais lorsque des lois contreviennent à l'esprit de justice et d'équité, ils affirment que c'est un devoir d'y désobéir. Le démantèlement du service public d'éducation méthodiquement organisé par les « réformes » successives du Ministère constitue une injustice profonde qui justifie une action de résistance par la non-collaboration.

 

Nous avons considéré que la résistance pédagogique était légitime pour les raisons suivantes :

 

  • La plupart des « réformes » ont été imposées à la profession sans une concertation digne de ce nom. Les projets du gouvernement concernant l'école primaire sont passés en force, sans débat, souvent par décret du ministre.

 

  • Nous n'avons pas été entendus, il y a un an, lorsque nous avons massivement contesté par la voie légale les « réformes » que nous devons appliquer aujourd'hui. A nos mobilisations et nos revendications par les grèves, les manifestations et les pétitions, le ministre a opposé tantôt le mépris, tantôt le silence.

 

  • Certains dispositifs (nouveaux programmes, aide personnalisée, évaluations nationales) portent atteinte à notre liberté pédagogique qui est pourtant un principe réaffirmé dans les textes du gouvernement. Ils constituent par ailleurs des éléments structurants de la mise en place d'un esprit de compétition entre les élèves, les enseignants et les établissements scolaires.

 

  • Cette désobéissance est responsable car elle s'accompagne de la mise en œuvre de projets pédagogiques alternatifs qui visent à donner mieux à l'ensemble des élèves en difficulté, qui leur permettent de retrouver confiance en eux-mêmes, qui donnent du sens aux apprentissages et qui valorisent l'esprit de coopération et de solidarité au sein de la classe.

 

  • Cette désobéissance pédagogique est affichée au grand jour auprès de notre hiérarchie, notamment par l'envoi de lettres. Elle est publique, professionnelle et désintéressée. Elle a vocation à montrer la force de conviction des enseignants en résistance qui parfois paient le prix fort pour leur action alors qu'ils assurent l'intégralité de leur service auprès des élèves.

 

 

Face à la répression

 

Des sanctions financières sous la forme de retraits de salaire ont été prises à l'encontre des enseignants ayant affiché leur désobéissance, notamment pour la non application réglementaire du dispositif de l'aide personnalisée, deux heures par semaine. Une cinquantaine à ce jour, ce qui est faible en regard du nombre d'enseignants concernés. Face à la désobéissance collective, le pouvoir est en effet placé face à un dilemme. Soit il laisse faire la désobéissance et dans ce cas son autorité est contestée et les réformes ne s'appliquent pas. Soit il réprime, mais il prend le risque de renforcer la solidarité autour des enseignants désobéisseurs et de multiplier les vocations de désobéisseurs. Et c'est bien ce qui s'est passé.

 

Dans la démarche de la désobéissance, la répression n'est pas un échec, mais une reconnaissance. L'administration, en sanctionnant durement, reconnaît que cette action l'inquiète et admet qu'elle constitue une véritable menace. Les sanctions financières sont certes disproportionnées (1 journée de salaire en moins pour une heure de service « mal fait »), mais elles sont surtout proportionnées à la menace que le pouvoir ressent. La répression, surtout lorsqu'elle est démesurée, permet de populariser la cause défendue et d'augmenter le soutien des parents d'élèves et plus largement de l'opinion publique.

 

 

La répression n'a pas véritablement enrayé la progression du mouvement des enseignants désobéisseurs. Afin d'y faire face et de poursuivre sans déperdition cette résistance, une caisse nationale de solidarité a été mise en place pour permettre à tous les citoyens de soutenir les désobéisseurs. Cette solidarité a permis jusqu'à maintenant de rendre dérisoire les sanctions financières et d'assurer la continuité du mouvement. Nous avons d'ailleurs précisé à tous nos soutiens qu'il ne s'agissait pas tant de se mobiliser pour demander la levée des sanctions que d'exiger l'abrogation des décrets qui déconstruisent l'école publique. Dans la démarche de la désobéissance pédagogique, la répression fait partie de la stratégie. Elle est intégrée et assumée par les enseignants désobéisseurs qui l'utilisent pour la retourner à leur avantage. Ne pas céder face à la répression permet de durer, de populariser le combat et de mobiliser l'opinion publique aux côtés des désobéisseurs.

 

Si la répression est inefficace à entraver la progression du mouvement, la victoire n'est pas très éloignée. Nous faisons notre les analyses de Gandhi qui  affirmait : " La résistance non-violente provoque chez l'adversaire successivement : l'indifférence, la raillerie, les injures, la répression et l'estime. Tout mouvement qui survit à la répression, modérée ou cruelle, commande invariablement le respect, ce qui est synonyme de succès. Si nous sommes fidèles, cette répression peut être considérée comme le signe précurseur de la victoire." Lorsque la désobéissance se poursuit, malgré les sanctions, c'est l'échec du pouvoir. Il ne lui reste plus d'autre alternative que le dialogue, la négociation et nous sommes alors en position de force pour faire valoir nos exigences et nos revendications. Si le dialogue échoue, la désobéissance continue pour accentuer le rapport de force.

 

Perspectives

 

A ce jour cependant, il faut bien reconnaître que cette résistance n'a pas fait bouger d'un pouce le ministère qui a toujours cherché à la minimiser et à la caricaturer dans les médias. 3 000 enseignants en désobéissance ouverte, et plusieurs milliers en désobéissance « cachée », le ministère peut toujours clamer que la majorité des enseignants acceptent les réformes et les mettent en pratique. La réalité est plus nuancée car beaucoup de professeurs des écoles les ont appliquées à contre cœur, en doutant de leur efficacité, ce qui devrait en effet les rendre inefficaces à la longue…

 

Il est à noter à l'actif de cette action que certains inspecteurs de l'Education Nationale ont parfois validé des projets alternatifs à l'aide personnalisée, souvent d'ailleurs pour ne pas avoir à reconnaître l'existence de désobéisseurs auprès de l'Inspection académique. Nombreux également furent les inspecteurs qui n'ont pas informé l'inspection académique des lettres de désobéissance qu'ils avaient en leur possession, afin de « protéger » leurs enseignants, ce qui a engendré une grande frustration de la part des enseignants désobéisseurs…

 

Cette résistance pédagogique s'inscrit dans la durée. Elle sera probablement à nouveau à l'ordre du jour de la prochaine rentrée, surtout si rien de significatif n'a été obtenu avant l'été. Il appartiendra alors au mouvement des enseignants en résistance de définir les modalités d'une action qui devra s'élargir, se consolider et continuer à être un grain de sable dans la machine à déconstruire l'école publique. Démarrée spontanément, elle a d'ores et déjà ébranlé les formes classiques d'action portées par les syndicats majoritaires qui n'ont pas vraiment vu d'un très bon œil cette action « syndicalement non correcte ».

 

Même si utilisée massivement, la désobéissance pédagogique est une arme qui pourrait s'avérer imparable, elle ne saurait se substituer totalement aux autres formes légales de lutte. Cette résistance est en effet circonscrite sur le terrain pédagogique, là où les enseignants ont un pouvoir réel pour mettre en échec les « réformes » qui touchent au quotidien de la classe. La résistance pédagogique n'est qu'une facette de la résistance globale à toutes les « réformes » qui démantèlent l'école publique : suppressions massives de postes, remise en cause de l'école maternelle, création des EPEP[2] sous la coupe des communes, etc. La manifestation et la grève demeurent des moyens encore indispensables pour faire valoir des revendications plus structurelles sur l'avenir de l'école. Mais en toute hypothèse, la grève risque d'être également insuffisante si elle ne se double pas d'une résistance forte et permanente sur le terrain pédagogique. Tous les éléments d'un débat constructif avec les syndicats sont désormais posés. Espérons qu'il fera bouger les lignes dans les prochains mois…



[1] Blog Résistance pédagogique pour l'avenir de l'école : //resistancepedagogique.blog4ever.com/blog/index-252147.html

[2] Etablissement Public d'Enseignement Primaire constitué au minimum de 15 classes et géré par un conseil d'administration où les parents et les enseignants seront minoritaires et les élus majoritaires..



13/01/2009
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